Alexandre Burtard | Les céréales

Alexandre Burtard

Alexandre Burtard

Originaire d’un village céréalier du Plateau lorrain, Alexandre Burtard est devenu historien de l’architecture après des études littéraires puis un cursus en histoire et en histoire de l’art à l’université de Nancy et à l’Ecole de Louvre. Depuis 2012, il co-dirige La Manufacture du Patrimoine, un bureau d’études parisien spécialisé dans les domaines du patrimoine architectural et mobilier, réalisant des études historiques, des recherches documentaires et de la valorisation culturelle pour des institutions publiques ou des particuliers. Il collabore également aux travaux de l’atelier d’urbanisme Blanc-Duché qui réalise des règlements urbains dans les secteurs sauvegardés au titre de l’intérêt de leur patrimoine architectural et paysager.

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Elément essentiel à la transformation des céréales, premier maillon de cette chaîne faisant du grain initial une farine, le moulin est tantôt au cœur des villages et des villes, tantôt à l’écart, au fond d’un vallon pour le moulin à eau ou sur une éminence naturelle pour le moulin à vent.

Les moulins sont les témoins des évolutions techniques de leur temps, et le reflet des pratiques architecturales locales, comme le montre les plus beaux moulins du Grand-Est. Objet de convoitise en raison des droits qui y sont attachés sous l’Ancien Régime, la gestion des moulins est confiée à des dynasties de minotiers. Au XXe siècle, petits moulins et grandes minoteries se côtoient : le moulin à vent laisse place à des micro-usines plus performantes. En France, c’est dans l’Est, en Alsace (La Ganzau), que nait le modèle du grand moulin industriel, modèle qui va essaimer jusqu’aux portes de Paris.

Le patrimoine monumental de l’Est de la France est particulièrement riche en moulins, le public apprécie la visite de ce qui est à la fois une réalisation architecturale exceptionnelle et une machine de haute technicité, en témoigne le succès des visites touristiques des moulins. Rentrées dans notre imaginaire, les ailes et les roues des moulins expriment une forme de poésie, et quand ce langage a disparu sur les minoteries industrielles, les créneaux et poivrières sont venus le remplacer sur les moulins des faubourgs (moulins de Strasbourg et de Nogent-sur-Seine) et une écriture architecturale de la modernité apparaît (moulins Vilgrain de Nancy).

 

L’exemple des Grands Moulins de Nogent-sur-Seine (groupe Soufflet)

 

On sait que les moulins de Nogent existent au moins depuis le IXe siècle. Au contact de la Brie et de la Champagne, ils appartiennent au XIIIe siècle à l’abbaye royale de Saint-Denis. Les moulins sont plusieurs fois reconstruits, notamment après un incendie en 1709, dans le style classique français qui leur donne une certaine noblesse sur les photographies anciennes dont nous disposons. En 1884, une minoterie à cylindres est ajoutée à côté du moulin historique.

En 1907, un nouvel incendie ravage ces moulins. Les frères Sassot - qui avaient repris la société minotière créée en 1880 par leur père Pierre-Just Sassot - mettent alors à profit cet événement tragique pour reconstruire les moulins selon les techniques les plus modernes, sous la conduite de l’architecte Arthur-Charles Clément. Les quatre turbines hydrauliques, dont les mécanismes d’entraînement sont encore visibles dans le soubassement de l’édifice, produisent une force motrice de 450 chevaux, pouvant écraser 80 tonnes de grain par jour. Dès son inauguration, la minoterie de Nogent est présentée comme un modèle de performance industrielle. De l’ancien bâtiment, seul le silo ajouté en 1901 a été conservé.

Ce bâtiment, qui enjambe la Seine en aval du pont historique de Nogent, est aussi une réussite architecturale. Les façades principales s’étirent sur près de 80 mètres de large et 30 mètres de haut, dominées par la tour de l’horloge. Les nombreuses ouvertures largement vitrées, le style éclectique adopté pour la composition des façades, avec des accents néo-romans et néo-Tudor, contribuent à justifier le surnom de « cathédrale du blé » donné à ces moulins.

La minoterie cesse son activité de transformation en 1990. Cependant, le bâtiment est racheté trois ans plus tard par le groupe Soufflet, qui y ouvre une nouvelle page de l’histoire du site, en installant progressivement des bureaux de l’activité Malterie et les laboratoires de recherche de sa division Biotechnologies. Le moulin continue ainsi à être un lieu de haute technicité minotière.

Depuis la transformation du moulin (1996), les machines, qui ne répondaient plus aux techniques actuelles de production, ont été déposées. Il s’agissait de machines dont la promotion a été assurée en 1908 par l’édition d’une série de cartes postales. 

 

Quelques sites du patrimoine céréalier du Grand Est ouverts à l’occasion des Journées Europpéennes du Patrimoine 2017 : 

  • Hierges

Moulin de Hierges
3 rue du Moulin
08320 Hierges

Du Samedi 16 à 09h00 au Dimanche 17 Septembre 2017 à 16h30 : Découverte du moulin banal au pied du château, sur le ru des Chabottes ou de la Jonquière
Visite guidée.

  • Juniville

Ancien Moulin à farine de la coopérative agricole de Juniville
08310 Juniville

www.sud-ardennes-tourisme.com

Le samedi de 14h00 à 17h30 et le dimanche de 14h00 à 17h30 : Visite commentée

  • Dosches

Moulin de Dosches et grange aux dîmes
http://www.moulinaventchampenois.fr

Le 17 septembre à 16h : Conférence sur les moulins de l'Aube 
Expositions exceptionnelle de photos de moulins à vent

  • Valmy

Moulin de Valmy
Rue Kellermann
51800 Valmy

Le Dimanche 17 Septembre 2017 de 10h00 à 18h00 : "Hissez les voiles, cap sur Valmy !"
Mise en mouvement et découverte du moulin

  • Baissey

Le moulin de Baissey
2 rue du paradis

Du Samedi 16 à 10h00 au Dimanche 17 Septembre 2017 à 18h00 : Venez découvrir un moulin de village au pays des loups !

  • Poissons

Moulin à eau
Rue du moulin

www.poissons52.fr

Construit par les moines de Saint-Urbain. Bief, vannages, roue à augets. Rez-de-chaussée : engrenages, génératrice. 1er étage : meules à farine.

  • Hundsbach

Moulin de Hundsbach
2 rue du Moulin
68130 Hundsbach

www.moulin-hundsbach.com

Le Dimanche 17 Septembre 2017 de 14h00 à 19h00 : Venez découvrir le moulin en cours de restauration, une exposition et assister à un concert.

 

Retrouvez d'autres circuits pour partir à la découverte du patrimoine céréalier de la région Grand Est : 

Alexandre Burtard

Le Grand-Est est, comme d’ailleurs le Nord de la France, une grande région de tradition brassicole, aussi bien aux confins du monde germanique, en Alsace ou en Lorraine, qu’en Champagne, en particulier dans les Ardennes.

Si ce monde brassicole, très productif depuis le Moyen Âge, s’était fait plus discret aux Temps modernes, la tradition a repris toute sa place à partir du XIXe siècle. Popularisée par des affiches publicitaires (bière de Sedan, de Humes, de Vézelise ou de Champigneulles), la consommation croissante de bière a imposé la construction de grandes brasseries qui, comme les silos modernes et les minoteries industrielles, se parent des atours de l’opulence. Les salles de brassage, majestueuses, deviennent des emblèmes pour ces brasseries (L’Espérance et la Patrie, à Schiltigheim, brasserie de Saint-Nicolas-de-Port, classée Monument historique).

Des lieux de consommation dédiés à la bière émergent, et leur construction est confiée aux grands maîtres d’œuvre en vogue, surtout au début du XXe siècle, et les productions régionales gagnent la capitale, notamment lors des grandes Expositions universelles du tournant des XIXe et XXe siècles.

La région peut se targuer aujourd’hui de disposer de deux grands musées consacrés à l’histoire de la bière et installés au cœur même d’anciens lieux brassicoles en Lorraine (Stenay et Saint-Nicolas-de-Port), tandis que la production se poursuit, surtout en Alsace. 

Quelques sites du patrimoine céréalier du Grand Est ouverts à l’occasion des Journées Europpéennes du Patrimoine 2017 : 

  • La Chapelle-Saint-Luc

Musée de l'ancienne malterie de Champagne
Avenue de la gare - Impasse de la Malterie,
10600 La Chapelle-Saint-Luc

www.ville-la-chapelle-st-luc.fr

Du samedi 16 à 10h00 au dimanche 17 Septembre 2017 à 18h00 : Venez découvrir la vie d'avant-guerre des années 30 aux années 50 !

  • Maxéville

Anciennes brasseries (caves et halles)
33 rue des brasseries
54320 Maxéville

www.mairie-maxeville.fr

Du samedi 16 à 10h00 au dimanche 17 Septembre 2017 à 18h00 : Venez découvrir les bâtiments d'un ancien lieu brassicole !

  • Saint-Nicolas-de-Port

Musée Francais de la Brasserie
62 rue Charles Courtois
54210 Saint-Nicolas-de-Port

www.passionbrasserie.com

Visite du Musée / Exposition "Art déco et brasserie, Brasserie et art déco " - Entrée libre

  • Stenay

Musée européen de la bière
17 rue du moulin
55700 Stenay

www.musee-de-la-biere.com

Visites libres le samedi et dimanche de 10h à 18h
Visites guidées le samedi 16 de 15h00 à 16h30 et le dimanche 17 de 15h00 à 16h30

  • Xertigny

Chateau des brasseurs
1 place du château
88220 Xertigny

www.mairie-xertigny.fr/Loisirs-tourisme-culture/Voir-faire/Visite-chateau-Brasseurs.html

Du samedi 16 à 10h30 au dimanche 17 Septembre 2017 à 18h30 : Découverte du patrimoine Champion-Trivier sur le site de l'actuelle mairie de Xertigny, aujourd'hui l'une des plus belles mairies de France.

 

Retrouvez d'autres circuits pour partir à la découverte du patrimoine céréalier de la région Grand Est : 

Alexandre Burtard

Une fois produites, les céréales, nécessaires à l’alimentation des populations, doivent impérativement être stockées. Des édifices majeurs du patrimoine de l’Est de la France témoignent de cette nécessité.

Les grains céréaliers servent à payer des taxes (notamment la dîme). Aussi, les détenteurs des droits féodaux font construire des granges dédiées à percevoir et conserver une partie du fruit des récoltes, comme la maison de la dîme de Rettel (Moselle) ou les granges aux dîmes alsaciennes.

Les villes se dotent aussi de grands greniers publics, pour assurer la subsistance des populations, fournir les moulins et pallier les conséquences des aléas climatiques. C’est le cas de l’emblématique grenier de Chèvremont de Metz (Moselle). Les autorités municipales font également construire, sous l’Ancien Régime comme depuis la Révolution, des halles aux grains et des halles de marché, afin de faciliter le commerce des céréales. Une véritable concurrence s’installe, au travers de ces édifices, pour magnifier la puissance des villes et bourgs ruraux : véritable élément du décor urbain, la halle traduit la présence du monde céréalier au cœur des villes. Les halles en bois de Champagne, les halles à arcades d’Alsace témoignent de cet essor, le long des routes des foires.

A partir de la fin du XIXe siècle, le stockage se réorganise dans des silos de plus en plus performants, construits selon des techniques nouvelles et dans des matériaux symboles de modernité : le métal et le béton. La conservation du grain est ainsi mieux assurée et l’alimentation des minoteries et malteries est constante. La silhouette du silo s’impose dans la campagne, en particulier dans les plaines champenoises (dans de nombreux villages de l’Aube), le long des rivières et des canaux et des voies ferrées (Vitry-le-François, Reims, Ottmarsheim, Frouard...).

Quelques sites du patrimoine céréalier du Grand Est ouverts à l’occasion des Journées Europpéennes du Patrimoine 2017 : 

  • Saulcy

Grange cistercienne de Cornay
RD 47

Du Samedi 16 à 10h00 au Dimanche 17 Septembre 2017 à 18h00 : "Venez vous imprégner de l'atmosphère cistercienne sur notre site !"
Visite libre d'une grange de l'abbaye de Clairvaux

  • Reims

Halles du Boulingrin
Rue de Mars
51100 Reims

Le Dimanche 17 Septembre 2017 de 10h00 à 17h30 : Visite guidée des Halles du Boulingrin

  • Chaumont

Les Silos, maison du livre et de l'affiche
7-9 avenue Foch
52000 Chaumont

Du Vendredi 15 à 13h30 au Samedi 16 Septembre 2017 à 18h30 : "La musique dans la Grande Guerre"
Du Vendredi 15 à 13h30 au Samedi 16 Septembre 2017 à 18h30 : "Avez-vous lu Don Quichotte ?"

  • Vézelise

Grenier des Halles
rue Léonard Bourcier

www.assodugrenierdeshalles.fr

Hal'Art
Du Samedi 16 à 14h00 au Dimanche 17 Septembre 2017 à 18h00 : Exposition de peintures au grenier des halles

  • Metz

Musée de la Cour d'Or
2 Rue du Haut Poirier
57000 Metz

Du Samedi 16 à 10h45 au Dimanche 17 Septembre 2017 à 17h00 : Visite du grenier de Chèvremont

  • Strasbourg

Circuit à pied "Patrimoine portuaire"
Entrée du parc du Heyritz route de l'Hôpital,
67000 Strasbourg

www.strasbourg.eu/jep

Du Samedi 16 à 10h00 au Dimanche 17 Septembre 2017 à 11h30 : Découvrez le patrimoine portuaire strasbourgeois. Sur inscription : https://jep17.eventbrite.fr.

 

Retrouvez d'autres circuits pour partir à la découverte du patrimoine céréalier de la région Grand Est : 

Alexandre Burtard

Les fermes jalonnent les terroirs de Champagne, de Lorraine et d’Alsace. Chaque région ou micro-région possède des fermes céréalières aux caractéristiques propres à la nature des cultures réalisées et aux matériaux de construction présents sur place (le pan de bois a ainsi connu un grand développement du pays d’Othe au Sundgau).

Au gré de l’histoire, certaines fermes ont été fortifiées ou ont investi d’anciens sites fortifiés, afin de protéger les récoltes, notamment dans les Ardennes. D’autres ont servi, à partir de la fin du XVIIIe siècle, à la mise en place de fermes modèles (à Rouvres-sur-Aube en Haute-Marne, ou au Paraclet, dans l’Aube, afin d’éprouver les nouvelles techniques de culture, dans le cadre de l’échange des savoirs qui s’impose en Europe.

De nombreuses guerres ont ravagé les marches orientales du pays. Les trois provinces de Champagne, Lorraine et Alsace comptent parmi les zones les plus régulièrement touchées par les conflits français et européens jusqu’en 1871, puis mondiaux en 1914-1918 et 1939-1945. Pourtant, il a fallu rapidement réorganiser la production céréalière dans ces grands espaces vitaux pour le pays. Aussi, les lendemains des conflits et les impératifs des reconstructions ont fait du Grand-Est un laboratoire des architectures agricoles nouvelles, selon des normes hygiénistes et rationnelles. C’est le cas dans le nord de la Champagne, et surtout en Lorraine, où plusieurs fermes reconstruites ont été récemment labellisées « Patrimoine du XXe siècle ».

La seconde annexion de l’Alsace-Moselle a produit elle aussi des éléments architecturaux agricoles qui restent importants pour bien comprendre toutes les facettes de cette parenthèse historique, par exemple les fermes héréditaires de Moselle, ou la Cité paysanne de Marckolsheim (Bas-Rhin).

 

Quelques sites du patrimoine céréalier du Grand Est ouverts à l’occasion des Journées Europpéennes du Patrimoine 2017 : 

  • Charmont-sous-Barbuise

Ferme Lazard
Rue du château
06 08 80 07 48

Le Dimanche 17 Septembre 2017 de 10h00 à 18h00 : "Les outils de l'Agriculture et de l'Artisanat de 1850 à 1950"
Découverte de la collection classée en 5 thèmes : outils liés à l'agriculture, métiers artisanaux, l'élevage, le coin de la ménagère et la vie domestique, la vie rurale.

  • Saint-Léger-près-Troyes

Ferme musée rustique
3 rue de la Joncière
03 25 41 72 52

Du Samedi 16 à 10h00 au Dimanche 17 Septembre 2017 à 17h00 : La ferme vous accueille pour des visites commentées au coeur d'une scénographie originale de 1500 objets et outils de la vie d'autrefois.
Sur réservation, les visites se terminent par une veillée au coin du feu.

  • Somme-Vesle

Musée rural et artisanal la Bertauge
RD 3 - Complexe du lycée agricole
51460 Somme-Vesle

www.musee-rural.com

Le Dimanche 17 Septembre 2017 de 09h30 à 18h30 : Exposition de 3000 objets et outils de la vie rurale.

  • Mandres-la-Côte

La ferme d'Antan - 1840
4 rue de Normandie
52800 Mandres-la-Côte

www.ferme-antan.fr

Le Dimanche 17 Septembre 2017 de 14h30 à 18h00 : "A la découverte d'une ferme du XIXe siècle, des métiers d'antan et des activités liées aux saisons".

  • Schwindratzheim

S’chwabels
12 rue du général de Gaulle,
67270 Schwindratzheim

www.schwabels.fr

Le Dimanche 17 Septembre 2017 de 09h00 à 18h00 : "S'chwabels, une ferme en Alsace de 1806 à nos jours".
Visite libre et commentée de la cour de ferme.

  • Bourbach-le-Haut

La Ferme de Niederwyhl
68290 Bourbach-le-Haut
03 89 38 86 26

Du Vendredi 15 à 09h30 au Dimanche 17 Septembre 2017 à 18h00 : "visite d'une ferme du XVIIe siècle en Haute Alsace".

 

Retrouvez d'autres circuits pour partir à la découverte du patrimoine céréalier de la région Grand Est : 

 

Alexandre Burtard

Alors que les moissons sont terminées et à quelques jours des Journées Européennes du Patrimoine, les 16 et 17 septembre 2017, Passion Céréales propose un éclairage tout particulier sur le patrimoine céréalier du Grand Est.

"Poser un autre regard sur les céréales"

Le Grand Est est l’une des principales régions céréalières françaises. Il était tout naturel de lui rendre hommage. En Champagne, Lorraine et Alsace, depuis des siècles, les céréales façonnent les paysages, l’habitat, l’économie, sans oublier nos tables ! Il s’agira de le valoriser tant le patrimoine matériel qu’immatériel, le patrimoine protégé au titre des Monuments historiques comme le patrimoine non protégé qui accompagne les édifices les plus remarquables. Ce patrimoine vivant, précieux et fragile est un marqueur essentiel de civilisation en France et en Europe.

A travers ces quatres circuits, sillonnez la région Grand Est ! Les céréales sont partout et surtout là où on ne les attend pas. Ce sont les invisibles acteurs de nos petits bonheurs quotidiens : croquer dans un bretzel, boire une gorgée de bière, admirer une œuvre d’art, observer un paysage… ou deviner la vie dans les bâtiments historiques qui nous restent en héritage.

Circuit n°1 : Les fermes du Grand Est : des terroirs et des histoires

Circuit n°2 : Les granges, greniers, halles et silos du Grand Est : nourrir et régner

Circuit n°3 : Les brasseries du Grand Est : une signature régionale

Circuit n°4 : les moulins de Grand Est : une évolution technique et esthétique

 

Alexandre Burtard

Les 17 et 18 juin se tenaient les vingtièmes Journées du Patrimoine de pays et des Moulins, organisées par un réseau associatif réuni autour d’un objectif majeur : la sauvegarde d’un héritage souvent méconnu et pourtant au cœur de notre quotidien. Le patrimoine minotier est l’une des composantes essentielles de ces journées, l’occasion pour nous de revenir sur ces édifices qui font partie de notre patrimoine architectural, technique

Un motif artistique familier

Au-delà des célèbres Lettres de mon moulin d’Alphonse Daudet, ou de la fameuse comptine Meunier, tu dors, force est de constater que les moulins sont présents dans la culture populaire comme un symbole de calme, de contemplation du temps qui passe ou, au contraire, de force voire d’emballement d’une machine qui dépasse l’homme et devient incontrôlable. Le Moulin, poème de Guy de Maupassant, ou le personnage de Don Quichotte se battant vainement contre les moulins dans le roman de Cervantès, illustrent le pouvoir évocateur du moulin. Qu’il soit à vent ou à eau, le moulin fascine. Sans aller vers les Pays-Bas, puisque les moulins qui inspirent les artistes hollandais et flamands entre les XVe et XVIIIe siècles servent pour la plupart à pomper l’eau des polders et non à moudre du grain, on trouve chez de nombreux artistes européens des représentations de moulins, en particulier à vent. La seule présence de la silhouette familière des ailes du moulin suffit à symboliser la vie rurale, chez le peintre Camille Corot, par exemple, à signifier le contexte agricole dans sa quiétude ou face aux éléments parfois hostiles de la nature – la puissance incontrôlable de l’eau ou du vent – que l’homme tente de dompter, et dont il tire parti pour produire de la farine.

Aussi, le moulin devient-il parfois une figure inquiétante, un élément respecté du paysage campagnard, légèrement à l’écart des habitations.

Les stratégies militaires ont placé la bataille de Valmy à quelques distances d’un moulin à vent, dominant la plaine champenoise. Les représentations peintes qui suivirent cet événement fédérateur de l’histoire de la Révolution française montrent le moulin de Valmy, signal pittoresque dans un paysage de champs, s’associant rétrospectivement si bien aux paroles de La Marseillaise. Il suffit de voir une scène belliqueuse avec, en toile de fond, un moulin à vent, pour comprendre qu’il s’agit d’un tableau ou d’une gravure montrant la célèbre bataille de 1792. Ironie de l’histoire, le moulin avait pourtant été abattu au soir de la bataille sur ordre du général Kellermann, car il offrait une cible idéale aux ennemis prussiens.

Quelques années auparavant, lorsque la reine Marie-Antoinette confia à l’architecte Richard Mique la construction d’un hameau champêtre dans son domaine de Trianon, à Versailles, le moulin devait constituer un édifice incontournable pour exprimer l’idée de ruralité. Sans mécanisme utilitaire, ce moulin à eau est réduit à la beauté de sa roue entraînée par un paisible petit ru. On constate donc la charge très ambivalente du moulin dans l’imaginaire collectif, avec cependant la constante de l’évocation immédiate de la campagne, dans une nature transformée par l’homme pour faire tourner la machine.

 

Le pouvoir de se réinventer

Jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, le moulin est avant tout un élément du pouvoir seigneurial. Le contrôler, c’est disposer sur la population d’un atout majeur puisqu’il constitue un maillon incontournable dans l’élaboration du pain, base de l’alimentation. Les taxes, perçues par le roi, la noblesse ou les abbayes et couvents, détenteurs des droits féodaux, forment une manne considérable. Les moulins s’échangent ou se vendent entre seigneurs, ils sont convoités et leur implantation est réglementée sur le territoire. De grandes dynasties de meuniers naissent avec le perfectionnement technique des moulins, particulièrement à partir de la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Avec l’ère industrielle au siècle suivant, les dynasties minotières deviennent des sociétés qui se spécialisent dans la production de différents types de farine, car l’alimentation et les recettes se diversifient. Il faut aussi répondre aux besoins d’une population toujours plus nombreuse. La machine à vapeur et des turbines plus performantes viennent pallier l’absence de vent ou la sécheresse passagère d’un cours d’eau. Cependant, qu’en est-il du moulin lui-même ? Car ces avancées technologiques modifient l’aspect traditionnel du moulin : les ailes disparaissent, les roues à eau qui subsistent sont enveloppées à l’intérieur des impressionnantes minoteries fleurissant à la périphérie des villes. Le moulin fait irruption dans le paysage périurbain, aux portes de la cité, et son esthétique se réinvente.

 

Plus d’aile ou de roue ? Qu’à cela ne tienne, les grands moulins deviennent de véritables châteaux, à la fois forteresses garantissant la population contre la disette due aux aléas du climat, et évocation d’élégantes demeures entre la ville et la campagne. Pinacles, créneaux, hautes toitures, donjons, poivrières, meurtrières et jeux de couleurs dans les matériaux, tout concourt à pérenniser le moulin dans son rôle d’exception, œuvre à la fois architecturale et expression d’ingéniosité et de haute technicité. A Marquette-lez-Lille, les grands moulins de style néo-Renaissance flamande, dus à l’architecte Vuagnaux en 1921, trônent toujours au bord de la Deûle. Si l’on n’écrase plus de grain dans ce palais minotier, l’activité ayant été reportée vers de nouveaux sites adaptées aux techniques contemporaines, nul doute que l’on entendra cependant beaucoup de roues et de meules tourner lors des Journées du Patrimoine de pays et des Moulins, et que la fascination des engrenages, des courroies et des blutoirs s’exercera une nouvelle fois lors de la découverte des moulins par le public. Qu’ils fonctionnent grâce au vent, au courant des rivières, à la force des marées, ou encore par l’intermédiaire de machines à vapeur ou de générateurs électriques, moulins traditionnels et industriels sont des concentrés d’histoire et de technicité. Ils témoignent de l’évolution du savoir-faire des artisans et des ingénieurs, au service de notre alimentation, et parfois de notre gourmandise, au service aussi de notre curiosité et de notre contemplation.

 

Avec 120 000 visiteurs annuels, et 1 200 animations à travers la France,
ces Journées consacrées au patrimoine de pays et aux moulins connaissent un important succès.
La Fédération française des Associations de sauvegarde des Moulins (FFAM) est depuis 2006
un partenaire de ce moment fort.
En effet, le monde de la minoterie intéresse particulièrement les visiteurs ;
nombre de moulins, que l’on peut découvrir à cette occasion ou à d’autres moments privilégiés de l’année,
sont pris d’assaut par un public curieux de voir comment fonctionnent ce qu’il faut bien considérer
comme de grandes machines abritées dans des enveloppes de pierre ou de bois.

https://www.patrimoinedepays-moulins.org

Alexandre Burtard
Marquette-lez-Lille (Nord), les grands moulins construits en 1921.

Notre route nous conduira plus à l’ouest, en Bretagne, où il nous faudra choisir parmi les nombreux moulins visitables à l’occasion des Journées du Patrimoine. Arrêtons-nous au moulin de Chef-du-Bois, à La Forêt-Fouesnant, un sévère mais élégant petit édifice construit à la manière d’un manoir de Cornouaille apparemment à la fin du XVIe siècle. Ses deux roues entraînent quatre meules.

Plus loin, à Daoulas, nous visiterons le moulin du Pont, une usine fondée au XIIe siècle, où la production n’a cessé qu’en 1970. Devenu écomusée de la minoterie, le site permet d’approcher des machines et d’en apprendre davantage sur l’histoire des meuniers de la région. Juste avant de quitter la Bretagne, nous saluerons le moulin à vent du Mont-Dol, dans les terres de la baie du Mont-Saint-Michel.

Des moulins à vent, la Normandie en présente de nombreux également, comme le moulin de Fierville-les-Mines, par exemple, parfaitement conservé. Mais ses nombreux ruisseaux ont permis l’implantation de beaux moulins à eau et la fondation de grandes dynasties de meuniers.

Le moulin de Cuves est particulier en raison de la présence de trois roues extérieures, vers lesquelles un bief conduit les eaux de la Sée. Un moulin existe sur ce site depuis le XIe siècle. Plusieurs fois reconstruit et remanié, il a été utilisé jusqu’à la Seconde Guerre pour moudre du blé, du sarrasin et de l’orge, puis jusqu’en 1984 pour produire des farines pour les animaux. Les mécanismes sont visibles, avec démonstration de mouture.

A Argentan, la minoterie Dubois-Rioux (ou moulin d’Orion) est un détour intéressant pour échanger avec le meunier dans un moulin toujours en activité, produisant des farines de blé et de sarrasin. Le patrimoine architectural est bien un patrimoine vivant sur les rives de l’Orne.
Le four à pain-musée de la boulangerie, à La Haye-de-Routot, constitue une étape pour déguster des pains et brioches cuits devant le public dans le four construit en 1845 dans cette petite commune au cœur de la forêt de Brotonne.

Cap sur les régions du nord et de l'est du pays pour notre dernière étape

Cet article est issu d'une série réalisée à l’occasion des Journées européennes du Patrimoine, qui propose une découverte de quelques sites céréaliers représentatifs de cette richesse architecturale et humaine à travers les régions françaises. Cliquez ici pour retrouver l'ensemble des articles.

Alexandre Burtard

La poursuite de notre parcours nous amènera sur les marches orientales du pays, dans le Grand-Est, pour découvrir trois lieux de savoir. La maison du pain d’Alsace, à Sélestat, est installée dans une maison traditionnelle datée de 1522, où se trouvait le siège de la corporation sélestadienne des boulangers. La visite des lieux sera l’occasion d’élargir notre vision puisque le musée présente l’histoire du blé et du pain en Alsace et dans le monde, ainsi que des ustensiles anciens et contemporains.

Le domaine brassicole ne sera pas oublié, grâce à un passage en Lorraine. Nous nous arrêterons d’abord au musée français de la brasserie de Saint-Nicolas-de-Port, non loin de Nancy, ville où se trouvait la première école de brasserie, dont l’activité perdure au sein de l’école nationale supérieure d’Agronomie et des Industries alimentaires. L’ancienne brasserie où se situe le musée portois a été construite en 1931 par Fernand César dans le style Art déco, dont elle est une superbe manifestation.

A Stenay, dans le nord meusien, le musée européen de la bière viendra compléter nos connaissances. Le musée est implanté dans une ancienne malterie, qui avait pris place au XIXe siècle dans ce grand bâtiment édifié pour servir de magasin aux blés de la citadelle au XVIIe siècle, une continuité céréalière due aux hasards de l’histoire.

Le grand moulin de Lucy, à Ribemont, constituera notre halte picarde dans les Hauts-de-France. Construit en 1830 sur l’Oise, le moulin actuel a des allures d’usine, par ses importantes dimensions (5 niveaux) et la couleur chaude de la brique locale. S’il a été transformé en 1900 en manufacture textile, il n’en reste pas moins un témoin des productions architecturales d’envergure générées par l’activité céréalière.

Notre voyage patrimonial dans l’univers des grains se terminera en Île-de-France. En arrivant en Seine-et-Marne, nous ferons une passage par la grange aux dîmes de Provins, ancien marché couvert du XIIIe siècle, transformé au XVIIe siècle en entrepôt pour les impôts d’Eglise sur les récoltes.

Le fruit des moissons est justement évoqué dans le Vexin français, à Sagy, au musée de la Moisson. Dans un ancien corps de ferme, les mutations techniques et sociales qui ont accompagné la production céréalière au XXe siècle sont expliquées de manière très accessible, notamment pour les plus jeunes, qui pourront apprendre à reconnaître les céréales.

C’est en banlieue parisienne que nous ferons une dernière halte avant la fin du parcours, à Ivry-sur-Seine, pour visiter le moulin de la Tour. Ce moulin à vent d’origine médiévale, autrefois en pleine campagne, est aujourd’hui entouré de hauts immeubles d’habitation, situation tout à fait surprenante dans le paysage urbain actuel. On peut y voir un mécanisme complet d’écrasage du grain et une superbe charpente.

Enfin, nous terminerons notre parcours par un lieu de savoir, la bibliothèque de l’université Paris-Diderot, sur les rives de la Seine dans le XIIIe arrondissement de Paris, pour découvrir l’épopée des grands moulins de Paris. Cette emblématique minoterie industrielle de 1917 a été admirablement reconvertie pour les besoins des étudiants.

Cette découverte patrimoniale se termine, mais n’oubliez pas que de nombreux autres sites céréaliers sont ouverts dans toutes les régions, non loin des édifices sélectionnés ici. Avec un patrimoine aussi riche, beaucoup resteront à découvrir lors de prochaines Journées du Patrimoine, et tout au long de l’année.

 

Cet article est issu d'une série réalisée à l’occasion des Journées européennes du Patrimoine, qui propose une découverte de quelques sites céréaliers représentatifs de cette richesse architecturale et humaine à travers les régions françaises. Cliquez ici pour retrouver l'ensemble des articles.

Alexandre Burtard